Regard francophone sur la cérémonie d'ouverture des Jeux Rio 2016
Entretien avec Michaëlle Jean, Secrétaire Générale de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)
Approfondissez votre expériences des Jeux.
Téléchargement (disponible en anglais)Entretien avec Michaëlle Jean, Secrétaire Générale de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)
Après 4 jours à Rio de Janeiro, Michaëlle Jean, Secrétaire Générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) revient sur la place du français dans le cadre des Jeux Olympiques.
Le Grand Témoin de la Francophonie pour ces Jeux Rio 2016, le saxophoniste camerounais Manu Dibango sera présent pour une série de concerts cette semaine.
Vous étiez Grand Témoin de la Francophonie pour les Jeux olympiques d'été de 2012 à Londres. Quelle était votre mission en tant que Secrétaire Générale de la Francophonie pour ces Jeux Rio 2016 et que retenez-vous de ce voyage?
J’ai porté un regard très attentif à la situation du français sur le plan non seulement de la signalétique dans la ville et au village olympique mais aussi de la qualité des services rendus aux athlètes et au public francophone qui participe à ces Jeux.

Michaëlle Jean échange avec les athlètes francophones du Village olympique (Divulgation: OIF)
Vous étiez à la cérémonie d’ouverture le 5 août au Maracanã. Qu’avez-vous observé ?
Tout d’abord, je pense que cette cérémonie d’ouverture a représenté un grand soulagement pour les Brésiliens, car ils voulaient marquer les cœurs et les esprits.
Nous repartons assez satisfaits de la place faite à la langue française au cours de cette cérémonie suivie par des centaines de millions de téléspectateurs dans le monde. Les pays étaient d’abord présentés en français, et chaque séquence de la cérémonie était introduite en français, puis en anglais ou portugais.
Monsieur Nuzman a pris le temps de s’exprimer en français, tout comme le président du CIO, Thomas Bach lors de leurs discours.
La qualité de la traduction pendant la cérémonie ne trahissait pas la langue française. Je salue les équipes qui y ont travaillé. On a rencontré les jeunes volontaires francophones, on avance sur la qualité de ces services.
Vous défendez à travers la francophonie non seulement la langue française mais aussi la diversité et la solidarité entre les peuples. Dans un pays métissé comme le Brésil, quel message a selon vous été transmis ?
Je garde une image magnifique du tableau historique, avec les peuples indigènes, les Européens, les routes de l’Histoire avec la contribution de ces femmes et hommes amenés de force sur ce continent et qui ont participé à la sueur de leur front et avec leur sang à l’édification des Amériques. Un tableau très saisissant.

L'arrivée des esclaves africains au Brésil, scène de la cérémonie d'ouverture au Maracanã
(Photo: Ezra Shaw/Getty Images/ Rio 2016)
Le spectacle rendait bien compte du dynamisme du Brésil et j’ai senti à la façon dont le public réagissait cet esprit de solidarité et de fraternité propre aux Jeux Olympiques.
Pour la première fois, le CIO a remis un prix spécial pour saluer l’engagement social d’un ancien athlète. Le Kényan Kip Keino, coureur médaillé reconnu pour son travail dans le domaine de l’éducation, dans son pays natal, a donc été distingué. J’avais participé à cette initiative en tant que membre du jury. Cette non-indifférence pour partager différentes expériences humaines et les épreuves dans un esprit de solidarité et de rassemblement, c’était profondément touchant.

Le president du CIO, Thomas Bach, remet un prix spécial à Kip Keino (Photo: Buda Mendes/Getty Images/ Rio 2016)
Quelles délégations attendiez-vous particulièrement ?
Je suis très heureuse de voir que les 77 délégations olympiques de la francophonie étaient présentes. J’étais émue de voir la délégation de la République Centrafricaine. On sait ce qu’ils ont eu à vivre récemment. De les voir là, déterminés à se dépasser, c’est émouvant.
L’équipe des réfugiés m’interpelle. Cela fait partie de mon histoire. J’ai été très touchée par le chaleureux accueil réservé à cette équipe. C’est une très belle initiative de Thomas Bach. Nous en avions parlé ensemble. J’ai éprouvé dans ma chair la douleur du déracinement (NDLR : Née à Port-au-Prince, en Haïti, sa famille a du fuir, comme des milliers d’autres, le régime dictatorial de François Duvalier). Je sais à quel point c’est un exploit de se reconstruire face à l’inconnu, après une expérience éprouvante, et je suis en phase avec Thomas Bach sur cette initiative. Je salue aussi les athlètes indépendants. Le monde a besoin de ces rassemblements d’espoir, de rencontre et d’échange.

L'équipes des réfugiés entre au Maracanã, juste avant le Brésil, pays hôte et dernier à défiler
(Photo: Paul Gilham/Getty Images)
Le Brésil est le premier pays en nombre d’Alliances Françaises, mais les jeunes générations ne l’apprennent que très rarement sur les bancs de l’école. Comment aidez vous concrètement les athlètes francophones pendant les JO?
J’ai été très attentive aux athlètes du village olympique. Pour certains, les services n’étaient pas disponibles en Français. Être présent aux JO représente des années d’investissement. Si un athlète perd son passeport ou a besoin d’aide pour un problème de santé, sans savoir à qui s'adresser dans sa langue, cela peut devenir très inconfortable. Il y a encore du travail !
Vous rentrez à Paris. Allez-vous suivre des équipes ou des athlètes en particulier ?
Il faut bien rentrer, mais j’ai vécu quatre jours très intenses et nous confions à Manu Dibango, Grand Témoin de la Francophonie pour ces Jeux, la mission de faire vivre la francophonie, avec son talent de musicien.
J’ai été contente de voir le judoka français Teddy Riner, les équipes que j’ai croisées viennent ici avec un même désir de se dépasser, de se distinguer.
Je suis canadienne c’est vrai, et proche des athlètes canadiens, et de celles d’Haïti, mon pays natal. Comme Grand Témoin, j’ai côtoyé l’ensemble des délégations. Je suis fière des 77 délégations de l’espace francophone, avec un égal respect et une estime totale pour ces équipes.
Quelques éléments historiques:
Les francophones ont joué un rôle fondamental dans l’organisation et le développement du sport. Le Français Pierre de Coubertin, à l'origine de la création du CIO a laissé une forte tradition francophone. Jules Rimet ou Frantz Reichel , comme de nombreux Français se sont investis dans la création et l’animation de la société fédérale internationale ainsi que dans l’apparition des grandes compétitions.
Le français, première langue officielle et historique du CIO bénéficiait donc d’une prééminence au sein des langues du sport. L’anglais se positionnait bien évidemment à ses côtés, la contribution historique des anglo-saxons au sport étant fondamentale, par la création de disciplines notamment. Le Mouvement olympique reste attaché à la langue de Molière.
Aujourd'hui, selon l'article 24 de la Charte Olympique, le français et l'anglais sont les langues officielles du CIO.