Maria da Penha n’est pas satisfaite de la loi Maria da Penha. Avant de participer au relai de la torche à Fortaleza, pour une journée dédiée à la lutte des femmes, l’ancienne pharmacienne a reçu chez elle l’équipe de Rio 2016. Devenue militante pour le droit des femmes, elle reconnaît l’importance de la loi qui porte son nom, et ne compte plus les témoignages de Brésiliennes, dans tout le pays, lui confiant « votre loi m'a sauvé la vie ». Mais à 72 ans, elle sait qu’elle peut faire davantage. Une décennie après son entrée en vigueur, le texte n’a pas encore changé la réalité dans les petites villes. « Là, les femmes vivent comme il y a dix ans ».
Maria da Penha Maia Fernandes, née dans l’État du Ceará, a reçu à son domicile, le 7 juin, Juliana de Faria, la fondatrice de l’ONG Think Olga, et instigatrice de la campagne #PrimeiroAssédio sur les réseaux sociaux (#PremièreAgression), donnant ainsi la voix à des milliers defemmes qui ont raconté la première fois qu’elles ont été victime d’une agression, souvent enfant ou adolescentes. Cette rencontre s’inscrit dans la continuité de la journée dédiée à la lutte pour le droit des femmes autour du relai de la flamme olympique, accompagnée du lancement du hashtag #FlammePourElles (#ChamaPorElas en portugais).

Maria da Penha et Juliana de Faria, chez la militante, à Fortaleza (Photo : Rio 2016/ Fernando Soutello)
L'activiste, qui pratiquait le volley-ball à l'université, voyage trois fois par mois pour donner des conférences et ne manque pour rien au monde un événement qui peut aider à promouvoir la non violence domestique, sans crainte de partager son histoire personnelle. En 1983, son mari - un économiste colombien, professeur d'université et père de ses trois filles - a essayé de la tuer par deux fois. Dans son sommeil, il lui tire une balle dans le dos qui la laissera paraplégique. Il essayera ensuite de l'électrocuter dans son bain. C’était son second mariage. Ils s’étaient connus pendant leurs études à l'Université de São Paulo (USP). Son cas devient le symbole de la violence domestique contre les femmes et donne naissance à la loi 11.340/06, connue comme la loi Maria da Penha. Ce fut une grande avancée dans la législation brésilienne, mais « la situation laisse encore beaucoup à désirer», comme l’a déclaré l’ancienne pharmacienne avant d'allumer la flamme olympique dans sa ville.
«Le bilan de dix ans de la loi n’est pas négatif, mais les femmes des petites et moyennes villes entendent parler de la loi, mais n'ont personne vers qui se tourner. C’est très frustrant »
Maria da Penha, dont l’histoire à mené au vote de la loi pour protéger les femmes contre les violences domestique
A Fortaleza, dans la maison où elle est née, puis est retournée vivre après la séparation, Maria da Penha confie qu’elle n’a jamais dénoncé son mari. C’est le Secrétariat de la Sécurité du Ceará qui l’a reconnu coupable de tentative d’assassinat. Il a été jugé deux fois, a écopé de huit ans de prison et a pu sortir au bout de deux années, presque 20 ans après son crime. « A l’époque, l’épouse sortait du commissariat avec un rapport de police qui invitait son mari à aller témoigner. Le commissaire n’avait aucun moyen de punir l’agresseur. Après quelques remontrances, il payait une amende et rentrait chez lui », se souvient-elle. « Et il rentrait chez lui et battait sa femme de nouveau ».
Alors, qu’est-ce qui a changé ?
La longue lutte pour voir son ex-mari derrière les barreaux, passant par un tribunal international de l'Organisation des États américains (OEA) qui a condamné le Brésil pour négligence, a finalement inspiré la loi Maria da Penha, promulguée le 7 Août 2006. En plus de la violence physique, la législation a inclus les dommages psychologiques et financiers, triplé la peine pour agression et permis l'arrestation en flagrant délit et la prison préventive. L’amende ou le paiement d’un panier de produits de base (cesta básica) n’existe plus. L’agresseur doit aussi obligatoirement participer à un programme de rééducation.
Claudia Fernanda Fernandes, qui a été victime de violence de la part de son père, a coupé tout contact avec ce dernier. Elle se souvient de la lutte de sa mère. « Jamais elle n’a cessé de lutter, toujours en quête de justice », se souvient Claudia, qui travaille à l'institut qui porte le nom de sa mère, et forme des professionnels aux problématiques des droits de l'homme et de la violence domestique.

Maria da Penha pendant son discours à Fortaleza, après avoir allumé la vasque olympique (Photo : Rio 2016/ Fernando Soutello)
La faute aux femmes ?
Maria da Penha raconte que pendant des années, elle participait à des « rencontres surréelles », au cours desquelles on lui demandait ce qu’elle avait bien pu faire pour provoquer à ce point son mari. « Cette question venait d’hommes et de femmes, et ce jusqu’à il y a trois ans. Aujourd’hui, j’ai conquis une certaine reconnaissance, et plus personne ne me pose cette question, mais je suis sûre que beaucoup de femmes doivent encore entendre ce type de sous entendu. Même si j’avais trahi mon mari, je ne méritais pas de mourir sous ses coups. Vous imaginez, si les femmes tuaient les hommes qui les ont trahies ? La douleur de la trahison est la même pour tous. Alors pourquoi seuls les hommes frappent et se vengent », demande-t-elle. « Mais non, je n’ai pas trahi mon mari. Grâce à notre mariage et à la naissance de nos trois filles, il a été naturalisé brésilien. Une fois qu’il a eu ses papiers, je n’avais plus d’utilité à ses yeux ».
La transmission du message des femmes
La fondatrice de l’ONG Think Olga, qui a transmis la flamme à Maria da Penha ce mardi 7 juin, à Fortaleza, a aussi partagé sur Internet le message de son aînée. Elle n’a pu retenir ses larmes en évoquant l’importance du symbole olympique pour ces milliers de femmes, encore victimes de violence.
« J’ai lancé Think Olga parce que nous avions besoin de parler de la culpabilisation de la victime, que ce soit pour les violences domestiques, le viol, les agressions. Nous voulions débattre », explique la journaliste de 31 ans, fondatrice de la campagne « Chega de Fiu Fiu » (« Marre des psiu psiu ») et #PremièreAgression (#PrimeiroAssédio). « Ces mobilisation des femmes qui ont eu le courage de partager leur histoire permet de faire sortir des placard ces témoignages dont personne ne parle ».

D’autres figures de la lutte pour le droit des femmes ont participé au relai de la flamme olympique, comme Magá Moura, à Bahia.